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Alexis de Tocqueville - Richesse et pauvreté

Rédigé par Intégrer Sciences Po le 14 décembre 2018

Pourquoi Alexis de Tocqueville est-il souvent classé à droite ?

Ces extraits vous donneront le début d'une réponse.

 

>> La solidarité entre pauvres et riches à l'avenir

 

En peu de mots, résumons qu'Alexis de Tocqueville prédit et démontre deux tendances :

  1. Optimisme sur l'avenir : à mesure que le temps passera, les richesses s'accumuleront pour de plus en plus de personne et la vie leur sera plus douce.
  2. Pessimisme sur la répartition des richesses : le nombre de personnes qui devront demander de l'aide à leurs concitoyens sera lui aussi de plus en plus important.

 

Voici la conclusion d'Alexis de Tocqueville :

 

A mesure que le mouvement actuel de la civilisation se continuera, on verra croître les jouissances du plus grand nombre ; la société deviendra plus perfectionnée, plus savante ; l'existence sera plus aisée, plus douce, plus ornée, plus longue ; mais en même temps, sachons le prévoir, le nombre de ceux qui auront besoin de recourir à l'appui de leurs semblables pour recueillir une faible part de tous ces biens, le nombre de ceux-là s'accroîtra sans cesse. On pourra ralentir ce double mouvement ; les circonstances particulières dans lesquelles les différents peuples sont placés précipiteront ou suspendront son cours ; mais il n'est donné à personne de l'arrêter.

Alexis de Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme (1835), Première partie

 

>> Disctinction de deux formes de charité

 

Alexis de Tocqueville sépare deux sortes de bienfaisances :

  1. La première consiste, dit de manière plus simple, à aider individuellement les autres autant qu'on le peut. Elle est soutenue par le catholicisme.
  2. La seconde est institutionnalisée. Elle vient de l'Etat, qui soulage les maux des citoyens. Elle est née du protestantisme.

Il y a deux espèces de bienfaisances : l'une, qui porte chaque individu à soulager, suivant ses moyens, les maux qui se trouvent à sa portée. Celle-là est aussi vieille que le monde ; elle a commencé avec les misères humaines ; le christianisme en a fait une vertu divine, et l'a appelée la charité.

L'autre, moins instinctive, plus raisonnée, moins enthousiaste, et souvent plus puissante, porte la société elle-même à s'occuper des malheurs de ses membres et à veiller systématiquement au soulagement de leurs douleurs. Celle-ci est née du protestantisme et ne s’est développée que dans les sociétés modernes.

Alexis de Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme (1835), Seconde partie

 

 

>> Les conséquences de la charité légale

 

Brièvement, Alexis de Tocqueville identifie les deux ressorts qui portent à travailler :

  1. le besoin de vivre
  2. le désir d’améliorer les conditions de l’existence

Or, explique Alexis de Tocqueville, les établissements charitables détruisent cette première motivation et ne laissent que la deuxième.

 

Le pauvre, ayant un droit absolu aux secours de la société, et trouvant en tous lieux une administration publique organisée pour les lui fournir, on vit bientôt renaître et se généraliser dans une contrée protestante les abus que la Réforme avait reprochés avec raison à quelques-uns des pays catholiques. L'homme, comme tous les êtres organisés, a une passion naturelle pour l'oisiveté. Il y a pourtant deux motifs qui le portent au travail : le besoin de vivre, le désir d’améliorer les conditions de l’existence. L’expérience a prouvé que la plupart des hommes ne pouvaient être suffisamment excités au travail que par le premier de ces motifs, et que le second n’était puissant que sur un petit nombre. Or un établissement charitable, ouvert indistinctement à tous ceux qui sont dans le besoin, ou une loi qui donne à tous les pauvres, quelle que soit l’origine de la pauvreté, un droit au secours du public, affaiblit ou détruit le premier stimulant et ne laisse intact que le second. Le paysan anglais comme le paysan espagnol, s’il ne se sent pas le vif désir de rendre meilleure la position dans laquelle il est né et de sortir de sa sphère, désir timide et qui avorte aisément chez la plupart des hommes, - le paysan de ces deux contrées, dis-je, n’a point d’intérêt au travail, ou, s’il travaille, il n’a pas d’intérêt à l’épargne ; il reste donc oisif, ou dépense inconsidérément le fruit précieux de ses labeurs. Dans l’un ou l’autre de ces pays, on arrive par des causes différentes à ce même résultat, que c’est la partie la plus généreuse, la plus active, la plus industrieuse de la nation, qui consacre ses secours à fournir de quoi vivre à ceux qui ne font rien ou font un mauvais usage de leur travail.

Alexis de Tocqueville, Mémoire sur le paupérisme (1835), Seconde partie

 

Alexis de Tocqueville conclut de tout cela que les travailleurs sont utilisés pour secourir les plus pauvres qui par conséquent demeurent oisifs.

Sa sentence est sans appel, un peu plus loin dans cette Seconde partie de son Mémoire sur le paupérisme :

 

Toute mesure qui fonde la charité légale sur une base permanente et qui lui donne une forme administrative crée donc une classe oisive et paresseuse, vivant aux dépens de la classe industrielle et travaillante.

 

 

-> Sujet corrigé - "Les croyances dogmatiques" - Tocqueville, De la démocratie en Amérique

-> Le travail pour les Indiens d'Amérique selon Tocqueville

-> Analyse du lien entre démocratie et étude des sciences - Alexis de Tocqueville

 

-> Résumé de La Richesse des nations - Adam Smith

Classé dans : Culture Générale - Mots clés : pauvreté, richesse, IEP, Sciences Po, Alexis de Tocqueville, Tocqueville, mémoire, paupérisme, nation, travailleurs, travail, oisif, charité, générosité, aider, christianisme, protestantisme, catholicisme - Aucun commentaire


Sujet corrigé - "Les croyances dogmatiques" - Tocqueville, De la démocratie en Amérique

Rédigé par Intégrer Sciences Po le 07 octobre 2016

Ce sujet est notamment tombé à l'épreuve de philosophie du bac 2015. Voir tous les sujets du bac 2015.

 

Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d'objet ; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.
Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt n'y en a point qui subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites.
Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

Tocqueville, extrait du livre De la démocratie en Amérique

 

=> LISEZ cet extrait dans son contexte : CHAPITRE II - De la source principale des croyances chez les peuples démocratiques

 

>> Contexte

Alexis de Tocqueville, né en 1805 dans une famille aristocratique de Normandie, fait des études de droit, puis est juge auditeur à Versailles. C'est à regret qu'il assiste au coup d'état du monarque Louis-Philippe. En partie pour s'éloigner de ce régime, il part étudier le système pénitentiaire américain. Il parcourt donc les Etats-Unis pendant 9 mois, qui seront autant de temps consacré, à comprendre le régime démocratique et ses mécanismes, dont il fera un ouvrage : De la démocratie en Amérique, sorti en deux tomes, respectivement en 1835 et 1840.

 

>> Explications pas à pas du texte

 

Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les temps. Elles naissent de différentes manières et peuvent changer de forme et d'objet ; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter.

Tocqueville donne ici sa définition ce qu'est une croyance dogmatique : "opinions que les hommes reçoivent de confiance et sans les discuter.". Ce sont des discours que les hommes tiennent pour acquis sans y réfléchir. Il lui attribue deux caractéristiques essentielles : elles sont polymorphes, c'est-à-dire qu'elle ont différentes formes, qu'elle peuvent changer, se muter ; et deuxième caractéristique, il n'est pas possible de supprimer définitivement ces croyances dogmatiques : il y en aura toujours.

 

Si chacun entreprenait lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la vérité dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune croyance commune.

Cette réflexion, par laquelle Tocqueville imagine un homme qui s'isolerait pour se faire son propre avis et réfléchir uniquement par lui-même, fait écho à l'œuvre de Descartes, le Discours de la méthode, dans laquelle précisément Descartes cherche par lui-même à trouver une vérité, en s'affranchissant pour un temps des auteurs qu'ils a si longtemps étudiés.


Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse prospérer sans croyances semblables, ou plutôt n'y en a point qui subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais non un corps social.

Le ciment du corps social, pour Tocqueville, est un projet, une idée commune. C'est une croyance commune qui relie les hommes en eux, qui en font un corps social véritablement. Ces idées communes sont donc essentielles pour une société comme Tocqueville va l'expliquer :

 

Pour qu'il y ait société, et, à plus forte raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances toutes faites.

Tcoqueville rend légitime une conception qui pourrait a priori nous choquer : il est bon est nécessaire que les hommes aient des croyances dogmatiques, des idées toutes faites. C'est par ce seul moyen que les hommes sont rassemblés et à même de se former en corps social. Chacun doit donc accepter des idées communes, toutes faites, qu'il n'a pas révisées par son propre jugement exclusif.

 


Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

Tocqueville étend son raisonnement non seulement à l'échelle de la société, mais aussi à l'échelle individuelle, à l'échelle de l'homme. Ces croyances dogmatiques sont nécessairement pour se constituer en corps social, mais également pour vivre soi-même. L'homme est fait d'opinions toutes faites, qui lui sont essentielles pour continuer de vivre.

 

-> Le travail pour les Indiens d'Amérique selon Tocqueville

-> Analyse du lien entre démocratie et étude des sciences - Alexis de Tocqueville

-> Sujets en philosophie du bac 2015

 

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Classé dans : Culture Générale - Mots clés : démocratie en amérique, tocqueville, extrait, corrigé, bac, 2015, baccalauréat, correction, sujet corrigé, explications, analyse - Aucun commentaire


Critiques et défauts de la démocratie

Rédigé par Intégrer Sciences Po le 23 avril 2016

La démocratie est un régime répandu, vanté par beaucoup, mais qu'en est-il des critiques qui peuvent lui être adressées ? Voici un compte-rendu des principaux défauts et méfaits des régimes démocratiques. Pour approfondir le thème de la Démocratie avec d'autres ressources, cliquer ici.

 

>> Les problèmes selon le type de démocratie

 

Parmi les critiques les plus récurrentes contre la démocratie se trouvent celles qui sont liées au type même de la démocratie. Celle-ci en effet s'envisage soit sous la forme d'une démocratie directe, soit d'une démocratie indirecte. Ces deux types de démocraties ont leurs propres défauts, qui se font souvent échos.

 

1. Les problèmes de la démocratie directe

 

On parle de démocratie directe quand l'ensemble du peuple est impliqué pour prendre les décisions (à la majorité par exemple), nommer des responsables, rédiger les lois, etc. Pour bien fonctionner  ce type de démocratie doit répondre à plusieurs exigences :

  • Un peuple qui soit bon et prenne les bonnes décisions : un peuple éclairé
  • Un peuple dont le nombre soit gérable : il faut s'imaginer les Athéniens réunis pour voter à main levée. Au-delà d'un certain nombre, le compte des voix est ingérable dans ces conditions.
  • Un peuple curieux, informé de tout, et intéressé par tout : il doit prendre part à chaque décision dans chaque domaine.
  • Un peuple qui a du temps libre, pour s'occuper des affaires et pour gouverner.

 

2. Les défauts de la démocratie indirecte

 

La démocratie indirecte s'installe principalement au vu des exigences trop difficiles à réaliser de la démocratie directe. Des représentants sont élus par le peuple pour gérer les affaires, rédiger les lois. Ces représentants ont un mandat du peuple, et exercent la démocratie au nom du peuple.

 Ce système est aujourd'hui répandu dans le monde entier, comme en France : l'Assemblée nationale et le Sénat sont les deux chambres qui représentent le peuple.

 

Le principal défaut est bien sûr qu'il ne répond pas à l'idéal démocratique pur que pouvait souhaiter Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social.

De là le risque que les lois, les questions en débat, les équilibres se tournent en faveur des représentants du peuple et non du peuple lui-même.

-> Il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de démocratie ! - Jean-Jacques Rousseau

-> Lire l'ebook gratuit : Du Contrat social ou Principes du droit politique - Jean-Jacques Rousseau

 

3. L'équilibre des pouvoirs

 

L'équilibre des pouvoirs, cher à Montesquieu, pose de nombreux défis aux démocraties.

 

Le régime parlementaire donne davantage de pouvoir au législatif. 2 problèmes majeurs se posent : si de nombreux partis politiques ou représentants se disputent le pouvoir, des coalitions sont nécessaires. Second problème, le régime parlementaire a tendance à paralyser le pouvoir, puisqu'il faut réunir un accord entr une grande diversité d'individus.

 

Le régime présidentiel permet d'éviter ces deux problèmes en donnant davantage de pouvoir à un chef unique, élu au suffrage universel, pour passer outre la paralysie et les freins que posent le régime parlementaire. Mais le régime présidentiel présente les défauts réciproques : le risque d'un régime plus tyrannique, plus absolu, dans lequel la personne du président concentrerait trop de pouvoirs et pourrait se passer des représentants du peuple.

 

L'équilibre à trouver entre ces deux régimes est très fagile, et demeure la menace principale et persistante des démocraties.

 

>> Des problèmes liés à l'essence même de la démocratie

 

1. L'assoupissement du peuple propre à la démocratie

C'est une critique célèbre relevée par Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : le peuple se replie sur soi, sur ses propres petits plaisirs, et délaisse les affaires politiques.

"je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme" écrit-il dans le second volume daté de 1840.

-> Lire l'ebook gratuit : De la Démocratie en Amérique - Alexis de Tocqueville - Tome 2 - parties 1 et 2

 

Ce repli du peuple laisse place à une puissance tutélaire, résultant en un despotisme démocratique : "un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort".

 

Le peuple tente de répondre à "deux passions ennemies: ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres", ce qui les conduit à cette situation de despotisme démocratique. "Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple."

 

Pour répondre à cette menace, Tocqueville propose une solution : les associations. Ce sont les associations qui doivent jouer un contre-pouvoir, et garder constamment éveillée la conscience démocratique des citoyens.

 

2. Le problème posé par l'égalité

 

Le manque d'égalité est un problème en démocratie. Mais l'inverse, l'extrême égalité, le devient aussi, comme le relève Montesquieu :

"Le principe de la démocratie se corrompt, non-seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité ; mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges.

Montesquieu (1689-1755), De l’Esprit des lois, 1748. Livre VIII, chapitre II.

 

3. Le problème de la démogagie

 

La démagogie correspond à la recherche de la faveur du peuple pour obtenir ses suffrages et le dominer.

"Toutes les sociétés démocratiques sont hypocrites et elles ne peuvent pas ne pas l’être. A notre époque, on ne peut établir de régime autoritaire qu’au nom de la démocratie, parce que tous les régimes modernes sont fondés sur le principe égalitaire. On n’établit un pouvoir absolu qu’en prétendant libérer les hommes." écrit Raymond Arond dans Dix-huit leçons sur la société industrielle (Paris, 1962).

 

Une opposition se forme entre les gouvernants éclairés, conscients des difficultés, et l'idéal et la soif de plaisirs immédiats du peuple. Le peuple exige des élus qu'ils réalisent toutes leurs promesses, tandis que les élus sont poussés à mentir et à faire des promesses impossibles à tenir.

 

-> 5 livres sur la Démocratie

 

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Analyse du lien entre démocratie et étude des sciences - Alexis de Tocqueville

Rédigé par Intégrer Sciences Po le 07 mars 2016

Alexis de Tocqueville dans le second tome de la Démocratie en Amérique analyse ce qui distingue l'apprentissage des sciences aux Etats-Unis, régime démocratique, de l'apprentissage de ces mêmes sciences dans d'autres pays, d'autres régimes.

Nous vous conseillons de ne pas vous arrêter à cet article, et de prolonger la lecture de Tocqueville sur le thème de l'éducation, des études, de la science, en lien avec la démocratie.

En particulier ces chapitres sont intéressants pour vous :

>> 3 catégories de science

Pour mieux comprendre ce qui caractérise l'étude des sciences en démocratie, Alexis de Tocqueville prend soin d'abord de définir ce que sont ces sciences. Selon lui, il est possible de distinguer facilement 3 parties, que l'on pourrait résumer ainsi :

  1. La théorie très abstraite et peu applicable
  2. La théorie peu abstraite et très applicable
  3. Les moyens d'application

 

L'esprit peut, ce me semble, diviser la science en trois parts.

La première contient les principes les plus théoriques, les notions les plus abstrai­tes, celles dont l'application n'est point connue ou est fort éloignée.

La seconde se compose des vérités générales qui, tenant encore à la théorie pure, mènent cependant, par un chemin direct et court, à la pratique.

Les procédés d'application et les moyens d'exécution remplissent la troi­siè­me.

Chacune de ces différentes portions de la science peut être cultivée à part, bien que la raison et l'expérience fassent connaître qu'aucune d'elles ne saurait, prospérer longtemps, quand on la sépare absolument des deux autres.

 

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, CHAPITRE X - Pourquoi les Américains s'attachent plutôt a la pratique des sciences qu'à la théorie

 

Or pour Tocqueville, les Américains ont une tendance naturelle à l'application, au côté pratique.

Aux Etats-Unis, pays qu'il est venu étudier, il remarque que "Chacun s'agite". Cette agitation permanente ne laisse aucun répit pour s'attarder sur des conception trop abstraites, pour rester dans l'imaginaire, dans le non concret. Au contraire, les Américains sont avides de mettre en pratique les connaissances :

"Au milieu de ce tumulte universel, de ce choc répété des intérêts contraires, de cette mar­che continuelle des hommes vers la fortune, où trouver le calme nécessaire aux pro­fondes combinaisons de l'intelligence ?" explique-t-il dans le Chapitre X du second tome De la Démocratie en Amérique.

 

>> Les manières d'étudier la science

Après avoir distingué les différentes sortes de sciences, il est plus aisé pour Alexis de Tocqueville d'expliquer en quoi les sociétés démocratiques ont une approche différence des sciences et du savoir.

Il oppose notamment les milieux aristocratiques et les milieux démocratiques.

  • Les sociétés aristocratiques sont davantages portées vers l'abstrait, et rejettent le matériel.
  • Les sociétés démocratiques en revanche désirent avant tout mettre en application leurs connaissances pour obtenir des richesses matérielles. Elles sont moins préoccupées par la joie pure et désintéressée du savoir, mais davantage par l'utilité et les effets des sciences.

 

Il y a plusieurs manières d'étudier les sciences. On rencontre chez une foule d'hom­mes un goût égoïste, mercantile et industriel pour les découvertes de l'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la passion désintéressée qui s'allume dans le cœur d'un petit nombre ; il y a un désir d'utiliser les connaissances et un pur désir de connaî­tre. Je ne doute point qu'il ne naisse, de loin en loin, chez quelques-uns, un amour ardent et inépuisable de la vérité, qui se nourrit de lui-même et jouit incessamment sans pouvoir jamais se satisfaire. C'est Cet amour ardent, orgueilleux et désinté­ressé du vrai, qui conduit les hommes jusqu'aux sources abstraites de la vérité pour y puiser les idées mères. [...]

Dans les temps aristocratiques, on se fait généralement des idées très vastes de la dignité, de la puissance, de la grandeur de l'homme. Ces opi­nions influent sur ceux qui cultivent les sciences comme sur tous les autres ; elles facilitent l'élan naturel de l'esprit vers les plus hautes régions de la pensée et la disposent naturellement à concevoir l'amour sublime et presque divin de la vérité.

Les savants de ces temps sont donc entraînés vers la théorie, et il leur arrive même souvent de concevoir un mépris inconsidéré pour la pratique. [...]

La plupart des hommes qui composent [les nations démocratiques] sont fort avides de jouis­sances matérielles et présentes, comme ils sont toujours mécontents de la position qu'ils occupent, et toujours libres de la quitter, ils ne songent qu'aux moyens de changer leur fortune ou de l'accroître. Pour des esprits ainsi disposés, toute méthode nouvelle qui mène par un chemin plus court à la richesse, toute machine qui abrège le travail, tout instrument qui diminue les frais de la production, toute découverte qui facilite les plaisirs et les augmente, semble le plus magnifique effort de l'intelligence humaine. C'est principalement par ce côté que les peuples démo­cratiques s'attachent aux scien­ces, les comprennent et les honorent. Dans les siècles aristocratiques, on demande particulièrement aux sciences les jouissances de l'esprit ; dans les démocraties, celles du corps.

Comptez que plus une nation est démocratique, éclairée et libre, plus le nombre de ces appréciateurs intéressés du génie scientifique ira s'accroissant, et plus les découvertes immédiatement applicables à l'industrie donneront de profit, de gloire et même de puissance à leurs auteurs ; car, dans les démocraties, la classe qui travaille prend part aux affaires publiques, et ceux qui la servent ont à attendre d'elle des honneurs aussi bien que de l'argent.

 

Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, CHAPITRE X - Pourquoi les Américains s'attachent plutôt a la pratique des sciences qu'à la théorie

 

Cependant, Tocqueville maintient des réserves. L'auteur prend bien soin en effet de ne pas affirmer de manière irrévocable, et laisse toujours des portes de sortie.

Tantôt il rappelle qu'il y a certainement des exceptions...

"Il n'est pas à croire que, parmi une si grande multitude, il ne naisse point de temps en temps quelque génie spéculatif que le seul amour de la vérité enflamme"

Tantôt il exprime sa perplexité, et laisse le temps faire le tri dans ses prédictions :

"L'avenir prouvera si ces passions, si rares et si fécondes, naissent et se dévelop­pent aussi aisément au milieu des sociétés démocratiques qu'au sein des aristocraties. Quant à moi, j'avoue que j'ai peine à le croire."

 

C'est donc davantage de tendances dont il s'agit ici, plutôt que de déterminismes et de vérités implacables.

 

-> Sujet corrigé - "Les croyances dogmatiques" - Tocqueville, De la démocratie en Amérique

-> Le travail pour les Indiens d'Amérique selon Tocqueville

-> Alexis de Tocqueville : Richesse et pauvreté


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